La question n’est pas venue d’une discussion théorique : elle est venue du site. Tant que nous n’écrivions que pour nous, personne ne s’était demandé comment nous appeler. Il a suffi de vouloir partager des jalons de conscience pour que la question devienne inévitable — et pour qu’elle divise.
Une position
« Se nommer, c’est déjà se représenter. »
Un groupe communiste qui se nomme s’est déjà constitué en objet séparé. Le nom est ce qui permet à un collectif d’exister comme image avant d’exister comme compréhension : c’est la porte par laquelle entre le racket, ce groupe dont le nom est devenu le contenu et qui finit par défendre sa position dans le milieu plutôt que la clarté.
La gauche communiste italienne publiait anonymement, et pour une raison de fond : si le facteur de l’événement historique est impersonnel, alors toute attribution est une falsification. Debord dit la même chose autrement — l’organisation révolutionnaire doit lutter en permanence contre sa propre déformation dans le spectacle. Le nom est le premier endroit où cette déformation s’installe.
L’autre
« Une essence qui ne se manifeste pas n’est pas une essence. »
L’objection prouve trop. Une essence qui refuserait toute manifestation déterminée ne serait pas une essence mais une abstraction — exactement la chose en soi inconnaissable que notre méthode récuse. Hegel a un nom pour la conscience qui préserve son intériorité en refusant d’agir, parce que tout acte est particulier donc limité donc souillant : la belle âme, qui se consume dans une pureté qui est elle-même une vanité.
Et l’anonymat n’abolit pas le nom : il le délègue. Nous serons nommés par ceux qui nous lisent, nous citent ou nous attaquent, et un nom reçu échappe à la critique bien plus qu’un nom choisi. L’ironie est parfaite chez Bordiga : le refus du personnalisme n’a pas empêché la nomination, il l’a livrée à la forme la plus personnalisée qui soit.
Le débat n’est pas tranché, mais il s’est déplacé. La ligne de partage n’est pas nom contre pas de nom : elle est dans ce que le nom désigne. Les noms de la tradition que nous reconnaissons — Guerre de Classe, Socialisme ou Barbarie — ne nomment jamais le groupe. Ils nomment un fait objectif, une alternative historique : quelque chose qui existe sans eux. Un nom qui désigne ses membres est narcissique par construction ; un nom qui désigne l’opération à laquelle le groupe se subordonne ne l’est pas.
Reste un critère que nous ne pouvons pas vérifier une fois pour toutes : le nom peut-il mourir ? Un groupe qui pourrait l’abandonner sans rien perdre le tient comme forme. Un groupe qui ne le peut plus en a fait une propriété — et l’avoir a pris la place de l’être. Cela ne se décide pas : cela se constate, aux signes. Signons-nous les textes individuellement ? Faisons-nous l’histoire de notre propre groupe ? Polémiquons-nous pour notre place plutôt que sur le fond ? C’est là que la dérive se lira, pas dans l’existence d’un nom.
Une objection demeure, et elle n’a pas reçu de réponse : Aletheia est un mot grec que seul un lecteur déjà formé décode. Nous nous engageons à ne pas surplomber, et nous nous nommons dans une langue qui ferme la porte. C’est peut-être là, plus que dans le fait de se nommer, que la séparation se réintroduit.