1: (Matthieu 4:1)
« Alors Jésus fut emmené dans le désert par l'Esprit, pour être tenté par le diable. “ - »
Τότε ὁ Ἰησοῦς ἀνήχθη εἰς τὴν ἔρημον ὑπὸ τοῦ πνεύματος, πειρασθῆναι ὑπὸ τοῦ διαβόλου
Τότε (Tote), ce mot structure le récit de l’évangile de Matthieu, il reviendra souvent par la suite, ce n’est pas un “puis” ou un simple “alors” ça lie ce qui s’est passé et ce qui va suivre, Tote signifie que c'est parce qu'il est déclaré Fils qu'il est immédiatement projeté dans l'épreuve.
ὑπὸ τοῦ πνεύματος (hypo tou pneumatos), Pneuma (πνεῦμα), du verbe pneô (souffler, respirer). Traduit par "Esprit". En grec ancien, le pneuma, c'est le souffle vital, le vent. Ce n'est pas une entité abstraite ou une force mentale désincarnée. C'est une force dynamique, invisible mais physique dans ses effets (comme le vent). C’est le souffle divin
ὑπὸ τοῦ διαβόλου (hypo tou diabolou), Diabolos (διάβολος), du verbe diaballô (διαβάλλω), de dia (à travers, en séparant) et ballô (jeter, lancer). Littéralement, le Diabolos, c'est celui qui jette de la division, le désunisseur, le calomniateur, celui qui sépare. Il fait face au Symbolos (le symbole, celui qui rassemble, qui unit). Le diable ici n'est pas décrit avec des cornes, il est la force de désagrégation, l'instance psychologique et spirituelle qui vient briser l'unité intérieure, instiller le doute ("Si tu es le fils de Dieu...") et diviser l'homme d'avec lui-même et d'avec le divin.
La traduction réelle : Aussitôt après avoir été reconnu dans son identité profonde (Tote), le Sauveur (Iêsous) est arraché à sa zone de confort et élevé (anêchthê) vers le lieu du dépouillement absolu (erêmon). Ce mouvement n'est pas une chute, mais une impulsion du Souffle de vie lui-même (pneumatos), afin que la structure de son être soit testée et éprouvée dans sa résistance (peirasthênai) face à la puissance de division et de doute qui habite le monde
2: (Matthieu 4:17)
« À partir de ce moment, Jésus commença à prêcher et à dire : Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche »
Ἀπὸ τότε ἤρξατο ὁ Ἰησοῦς κηρύσσειν καὶ λέγειν, Μετανοεῖτε: ἤγγικεν γὰρ ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν
ἤρξατο (êrxato) Verbe archomai (ἄρχομαι), lié à archê (ἀρχή : le commencement, le principe). Traduit par "il commença". Mais en grec, la racine archê désigne à la fois le début chronologique et le principe fondateur (comme dans "archétype" ou "architecture"). Ce verbe n'indique pas seulement que Jésus fait sa première action de manière linéaire ; il signifie qu'il pose les fondations d'un ordre entièrement nouveau. Il instaure un nouveau départ pour l'humanité.
κηρύσσειν (kêryssein), Verbe kêryssô (κηρύσσω), de kêryx (le héraut, le messager public). Traduit souvent par "prêcher". Le mot "prêcher" évoque aujourd'hui un sermon moralisateur dans une église. À l'époque, le kêryx est l'officier public qui crie une proclamation officielle de la part du roi sur la place publique. Rien de religieux, Jésus ne fait pas de la théologie de salon ou de la morale ; il proclame un fait accompli, une nouvelle d'intérêt public
καὶ λέγειν (kai legein) Verbe legô (λέγω), lié au Logos (λόγος : la parole, la structure, la raison). Et dire". Pourquoi Matthieu double-t-il "proclamer" par "dire" ? Le kêrygme (l'annonce) interpelle la foule à grand cri, mais le legein (le verbe, la parole posée) s'adresse à l'intelligence de l'auditeur. C'est le déploiement du sens. Après le choc de l'annonce publique, vient la parole qui enseigne et qui cherche à s'inscrire dans le cœur de chacun.
Μετανοεῖτε (Metanoeite) Verbe metanoeô (μετανοέω), de meta (au-delà, changement) et noeô (penser, du nous, l'esprit, l'intellect profond). C'est le mot le plus trahi de la tradition latine et française, souvent traduit par "Repentez-vous" ou "Faites pénitence". Ces traductions évoquent la culpabilité, le regret, les larmes et la punition. En grec, la metanoia est un choc cognitif et spirituel : c'est un renversement complet de la matrice de pensée, un changement radical de regard, une métamorphose de l'intelligence. Jésus ne dit pas : "Sentez-vous coupables", il dit : "Changez de logiciel mental, retournez votre esprit à 180 degrés, passez au-delà (meta) de votre manière habituelle de percevoir la réalité".
ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν (hê basileia tôn ouranôn) Basileia n'est pas un territoire géographique avec des frontières, c’est une territorialité communautaire, Ouranos (le ciel) chez Matthieu (qui écrit pour des juifs) est une périphrase respectueuse pour éviter de prononcer le nom de Dieu. Mais l'usage du pluriel (tῶν οὐρανῶν, "des cieux") rappelle la cosmologie antique où les cieux représentent les dimensions invisibles, les hauteurs subtiles de l'être.
Traduction réelle : À partir de cette rupture historique (Apo tote), le Sauveur pose le principe fondateur d'une ère nouvelle (êrxato). Il crie sur la place publique comme un héraut impérial (kêryssein) et structure par sa parole un sens nouveau (legein) : « Métamorphosez la structure de votre esprit, changez radicalement votre manière de voir le monde (Metanoeite) ! Car la dimension invisible du divin et son dynamisme de vie ont aboli la distance ; ils se sont infiltrés jusqu'à vous et sont désormais là, à votre portée (êggiken gar hê basileia tôn ouranôn). »
3: Sermon sur la Montagne (Matthieu 5:34).
« Mais moi, je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel, car c'est le trône de Dieu. »
"ἐγὼ δὲ λέγω ὑμῖν μὴ ὀμόσαι ὅλως: μήτε ἐν τῷ οὐρανῷ, ὅτι θρόνος ἐστὶν τοῦ θεοῦ:"
μὴ ὀμόσαι ὅλως (mê omosai holôs) Verbe omnymi (ὄμνυμι : jurer, prêter serment) et l'adverbe holôs (ὅλως : totalement, absolument, de manière globale, du mot holos qui donne "holistique"). Traduit par "ne pas jurer du tout". Pour comprendre la portée de mê omosai, il faut voir ce qu'était le serment à l'époque. Jurer par quelque chose (le temple, le ciel, la terre), c'était une technique juridique et psychologique pour garantir sa parole. En gros : "Puisque ma parole ordinaire est suspecte ou fluctuante, je convoque une puissance supérieure pour prouver que je ne mens pas". En interdisant cela holôs (absolument, dans la totalité), Jésus refuse ce dédoublement de la parole. Le serment présuppose que le mensonge est la norme et la vérité l'exception garantie par le sacré. Jésus exige une parole unifiée, où le oui est oui.
μήτε ἐν τῷ οὐρανῷ (mête en tô ouranô) (Ni dans / par le ciel. ) Pourquoi le ciel ? À l'époque, par respect pour le nom de Dieu, les contemporains de Jésus évitaient de jurer directement par Yahwé. Ils utilisaient des substituts, des périphrases cosmiques : "je jure par le ciel !". C'était une manière subtile de fragmenter le sacré, de faire des catégories entre les serments hautement contraignants et ceux qui l'étaient moins, créant une casuistique (une gymnastique juridique) pour pouvoir contourner la vérité sans techniquement profaner le nom divin. Jésus brise ce jeu linguistique.
ὅτι θρόνος ἐστὶν τοῦ θεοῦ (hoti thronos estin tou theou) (Car il est le trône de Dieu ) Ici Jésus tente de jouer sur le terrain de ses auditeurs, il ne parle pas de trone et de ciel par hasard, Pour les contemporains de Matthieu, la structure de l'univers n'est pas une métaphore abstraite, c'est une architecture concrète. Elle s'appuie notamment sur un texte du prophète Ésaïe (66, 1) : « Le ciel est mon trône, et la terre mon marchepied. » il faut voir que Jésus utilise une stratégie discursive fine : il reprend la cosmologie concrète de ses auditeurs pour mieux la subvertir de l'intérieur. Les pharisiens et les légistes de l'époque utilisaient cette séparation à des fins juridiques. Ils se disaient : « Puisque le ciel est là-haut et que le nom de Dieu est sacré, si je jure par le ciel, je ne prononce pas le nom de Dieu. Donc, si je ne tiens pas ma promesse, je n'ai pas profané Dieu directement. » C'est une compartimentation de la réalité : il y aurait le domaine de Dieu (le ciel) et le domaine des hommes (la terre), et dans le domaine des hommes, on pourrait tricher un peu avec la vérité en utilisant le ciel comme une simple formule. En disant « ne jurez pas par le ciel, car c'est le trône de Dieu », Jésus ne valide pas l'idée d'un Dieu assis sur un fauteuil dans les nuages. Au contraire, il utilise leur propre logique pour faire exploser la séparation. Il leur dit en substance :
Vous croyez que le ciel est un espace lointain et neutre que vous pouvez manipuler dans vos discours ? Détrompez-vous : le ciel est saturé de la présence du Vivant (thronos). C'est le lieu d'où se déploie l'Esprit.
Traduction réelle : Jésus s'attaque ici à une dérive profonde du langage : l'utilisation du sacré pour masquer la fragilité ou la fausseté de la parole humaine. En interdisant le serment, il appelle à une transparence absolue de l'être.
4: Le Notre Père (Matthieu 6:9-10).
« Vous donc, priez ainsi: Notre père qui est dans les cieux, que ton nom soit sanctifié que ton règne vienne. Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »
"Οὕτως οὖν προσεύχεσθε ὑμεῖς: Πάτερ ἡμῶν ὁ ἐν τοῖς οὐρανοῖς, ἁγιασθήτω τὸ ὄνομά σου. Ἐλθέτω ἡ βασιλεία σου. Γενηθήτω τὸ θέλημά σου, ὡς ἐν οὐρανῷ, καὶ ἐπὶ τῆς (N τῆς → –) γῆς"
προσεύχεσθε ὑμεῖς (proseuchesthe hymeis) Verbe proseuchomai (προσεύχομαι), de pros (vers, en direction de) et euchomai (souhaiter, désirer, exprimer un vœu). Traduit par « priez ». Le préfixe pros- indique un mouvement d'orientation, une tension vers un vis-à-vis. Ce n'est pas un monologue intérieur ou une formule magique ; c'est le fait de tourner son attention et son désir profond vers une altérité. Le pronom hymeis (vous) est rajouté pour insister : « Vous, différenciez-vous des autres dans votre manière de vous orienter ».
Πάτερ ἡμῶν ὁ ἐν τοῖς οὐρανοῖς (Pater hêmôn ho en tois ouranois) (Notre Père, celui dans les cieux. ) En araméen (la langue parlée par Jésus), le mot est Abba, un terme d'une immense intimité, presque enfantin (proche de "papa", mais sans la puérilité), qui brise la distance sacrée et terrifiante des divinités antiques. Le divin n'est plus un despote lointain, mais la source génératrice de notre propre vie. Hêmôn (notre) : Ce n'est pas "Mon" Père, c'est un Père collectif. Dès le premier mot, l'individualisme est aboli. On ne peut s'adresser à la Source qu'en incluant l'autre. Ho en tois ouranois : Littéralement, « celui qui est dans les cieux » (au pluriel). Comme nous l'avons vu, les cieux ne désignent pas un lieu géographique au-dessus des nuages, mais les dimensions invisibles, la profondeur subtile et infinie de la réalité. Dire qu'il est "dans les cieux", c'est dire qu'il est la source invisible qui innerve tout le visible.
ἁγιασθήτω τὸ ὄνομά σου (hagiasthêtô to onoma sou) Verbe hagiazô (ἁγιάζω), de hagios (saint, séparé du profane, pur, radicalement autre) et onoma (le nom). Traduit par « que ton nom soit sanctifié ». C'est un impératif aoriste passif. En grec, l'impératif aoriste n'est pas un ordre linéaire ("fais ceci maintenant"), c'est le souhait d'une action globale, définitive, un fait accompli. Le "Nom" dans la pensée sémitique, ce n'est pas une simple étiquette, c'est l'essence même de l'être, sa réputation, sa présence manifestée. Demander que le Nom soit hagios, c'est désirer que la présence divine soit reconnue dans sa pureté radicale, lavée des caricatures humaines, des instrumentalisations politiques et des peurs archaïques.
Ἐλθέτω ἡ βασιλεία σου (Elthetô hê basileia sou) “que ta communauté vienne”. À nouveau, un impératif aoriste : on demande un événement décisif. Nous retrouvons la basileia dont nous avons parlé : cet ordre communautaire, cette souveraineté de l'Esprit. Demander qu'elle "vienne" (elthetô), c'est appeler de ses vœux l'effondrement des logiques de domination mondaines pour que s'établisse le mode de vie du divin au cœur de l'humanité.
Γενηθήτω τὸ θέλημά σου (Genêthêtô to thelêma sou) Verbe ginomai (γίνομαι : devenir, naître, venir à l'existence) et thelêma (la volonté, le désir profond). Traduit par « que ta volonté soit faite ». Le verbe genêthêtô (impératif aoriste passif de ginomai) est infiniment plus riche que "faire". Il contient l'idée de génération, de naissance (qui donne "genèse"). Ce n'est pas la soumission passive à un décret arbitraire d'un tyran cosmique ("fais ce qu'on te dit"). C'est le souhait que le désir profond du divin (thelêma) prenne vie, germe, s'incarne et devienne la réalité concrète du monde.
ὡς ἐν οὐρανῷ καὶ ἐπὶ τῆς γῆς (hôs en ouranô kai epi tês gês) (Comme dans le ciel, aussi sur la terre. ) Le hôs (comme) n'indique pas une simple comparaison lointaine, mais une harmonisation, une syntonisation. La coupure dont nous parlions au verset précédent est ici abolie : il s'agit de faire de la Terre (gê : le lieu du physique, de la matière, des hommes) le miroir exact du Ciel (ouranos : le lieu de l'unité et de la clarté spirituelle).
Traduction réelle : c'est une invocation radicale pour faire descendre le ciel sur la terre, pour infuser le divin dans la matière et dans le cœur social des hommes. C’est une parole de réconciliation entre l’immanence de notre générique et notre vie matérielle dans notre production du quotidien, il n’y a pas un là haut et en bas mais une unité dialectique supérieur ou l’invisible discute avec le visible.
5: Suite du Notre Père
« Et ne nous induis point en tentation, mais délivre-nous du mal. [Car à toi est le règne, et la puissance, et la gloire pour les siècles. Amen.] »
Καὶ μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν, ἀλλὰ ῥῦσαι ἡμᾶς ἀπὸ τοῦ πονηροῦ. Ὅτι (N Ὅτι σοῦ ἐστιν ἡ βασιλεία καὶ ἡ δύναμις καὶ ἡ δόξα εἰς τοὺς αἰῶνας Ἀμήν → –) σοῦ ἐστιν ἡ βασιλεία καὶ ἡ δύναμις καὶ ἡ δόξα εἰς τοὺς αἰῶνας. Ἀμήν.
Καὶ μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν (Kai mê eisenegkês hêmas eis peirasmon) Verbe eisphérô (εἰσφέρω), de eis (dedans) et pherô (porter, amener) ; et peirasmos (πειρασμός), de la racine peira (l'épreuve, le test de résistance, la même racine que nous avons vue pour Jésus au désert). La traduction historique « Ne nous soumets pas à la tentation » (ou pire, l'ancienne formule « Ne nous laisse pas succomber à la tentation ») a laissé penser que Dieu pouvait être le sadique qui pousse l'homme à chuter. Le grec utilise un subjonctif aoriste précédé de la négation (mê eisenegkês), exprimant le refus d'un événement redouté. Littéralement, c'est « Ne nous introduis pas/ne nous fais pas entrer dans le lieu de l'épreuve ». C'est le cri de la fragilité humaine qui connaît ses limites. L'homme demande à la Source de lui épargner le moment du "test de rupture", la zone de vide (le désert) où la structure de l'être est secouée et risque de se briser.
ἀπὸ τοῦ πονηροῦ (apo tou ponêrou) Ponêros (πονηρός), de ponos (le labeur pénible, la souffrance, la misère). Traduit souvent par « du mal ». En grec, tou ponêrou peut être au neutre (le mal en général) ou au masculin (le Malin, le Mauvais). Vu le contexte de l'Évangile, la portée est hautement existentielle. Ponêros, ce n'est pas simplement une faute morale ; c'est ce qui est intrinsèquement corrompu, ce qui blesse, ce qui détruit la vie et produit de la souffrance. C'est la force de négativité qui ronge l'homme de l'intérieur. On demande à être arraché (rhysai) à l'emprise de cette dynamique de destruction.
Ὅτι σοῦ ἐστιν ἡ βασιλεία (Hoti sou estin hê basileia)Car à toi est la communauté (force d’infusion et de propagation) (comme le levain caché dans la pâte dira MAtthieu 13:33) Comme nous l'avons analysé avec le basileus, la basileia est ce nouvel ordre communautaire universel. Prononcer cela face à l'Empire romain de l'époque (où la basileia appartenait à César), c'était un acte de subversion totale. C'est affirmer que le pouvoir ultime n'appartient à aucune structure de domination terrestre, mais à la Source de la Vie.
καὶ ἡ δύναμις (kai hê dynamis) Traduit par « la puissance ». Dans la philosophie grecque et la koïnè, la dynamis, c'est la puissance en acte, la force vitale intrinsèque, l'énergie génératrice. Ce n'est pas l'exousia (la puissance légale, l'autorité politique ou administrative). La dynamis, c'est la force brute de la vie qui jaillit, celle qui fait germer la semence, celle qui guérit, celle qui ressuscite. Le divin n'est pas une autorité bureaucratique, c'est une Énergie pure.
καὶ ἡ δόξα (kai hê doxa) Doxa (δόξa), du verbe dokeô (paraître, sembler). Traduit par « la gloire ». En grec classique, la doxa, c'est l'opinion, la réputation. Mais dans le grec biblique, elle traduit le mot hébreu Kavod, qui signifie le poids, la densité d'un être. La "gloire" de Dieu, ce ne sont pas des applaudissements ou des flatteries ; c'est le rayonnement visible de sa présence, la manifestation lumineuse et pesante de sa réalité au cœur du monde. C'est la beauté du divin qui devient visible.
εἰς τοὺς αἰῶνας. Ἀμήν. (eis tous aiônas. Amên) Aiôn (αἰών), qui donne "éon". Traduit par « pour les siècles » ou « pour l'éternité ». En grec, un aiôn, ce n'est pas le temps linéaire infini (qui serait le chronos). C'est une ère, un cycle de temps complet, une force vitale temporelle. L'expression au pluriel eis tous aiônas signifie « à travers tous les cycles du devenir » Amên, c'est l'enracinement hébreu (Aman) : « C'est solide, c'est vrai, j'y appose mon être ».
Traduction réelle : Car c'est à toi seul qu'appartient le véritable ordre de la communauté humaine (Hoti sou estin hê basileia), l'énergie vitale qui crée et recrée le monde (kai hê dynamis), et le rayonnement dense de la Beauté manifestée (kai hê doxa), à travers toutes les ères et les cycles du devenir (eis tous aiônas). Qu'il en soit irrévocablement ainsi (Amên). » On voit ici la boucle se boucler. Cette parole avait commencé dans l invisible des cieux, elle s'est incarnée sur la terre pour demander du pain, elle a traversé l'angoisse de la destruction humaine, et elle s'achève dans une réconciliation cosmique où l'homme remet l'énergie (dynamis) et la structure (basileia) à leur juste place : Le tout.
5: conclusion immédiate du Sermon sur la Montagne (Matthieu 7:29)
« Car il les enseignait comme ayant de l'autorité, et non pas comme leurs scribes. »
ἦν γὰρ διδάσκων αὐτοὺς ὡς ἐξουσίαν ἔχων, καὶ οὐχ ὡς οἱ γραμματεῖς
ἦν γὰρ διδάσκων αὐτοὺς (ên gar didaskôn autous) Car il était les enseignant / en train de les enseigner. Cela ne décrit pas seulement une action ponctuelle ("il enseigna"), mais une manière d'être habituelle, un état permanent, une atmosphère continue. L'enseignement de Jésus n'est pas un acte séparé de sa vie ; son être tout entier est en train d'irradier et d'éduquer (didaskôn) ceux qui l'entouren
ὡς ἐξουσίαν ἔχων (hôs exousian echôn) Exousia (ἐξουσία), de ex (hors de) et ousia (l'essence, la substance, l'être). Echôn est le participe présent du verbe avoir (tenant, possédant). C'est le mot-clé. Traduire exousia par "autorité" ou "pouvoir" évoque aujourd'hui une casquette de policier, un mandat politique ou un décret juridique. En grec, la structure du mot est ontologique (liée à l'être). L'ousia, c'est la substance d'une chose, sa réalité profonde. Le préfixe ex- indique ce qui sort. L'exousia, c'est donc littéralement « ce qui jaillit de l'essence », le pouvoir qui découle naturellement de la substance même de l'être. Quand Jésus parle, ce n'est pas une autorité déléguée par une institution ; c'est sa propre réalité intérieure, sa propre vérité d'être qui déborde et se manifeste. C'est une légitimité intrinsèque. Sa parole a le poids de son être.
6: Matthieu 10:32
« Quiconque donc se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est dans les cieux »
"Πᾶς οὖν ὅστις ὁμολογήσει ἐν ἐμοὶ ἔμπροσθεν τῶν ἀνθρώπων, ὁμολογήσω κἀγὼ ἐν αὐτῷ ἔμπροσθεν τοῦ πατρός μου τοῦ ἐν οὐρανοῖς"
ὁμολογήσει ἐν ἐμοὶ (homologêsei en emoi), Verbe homologeô (ὁμολογέω), de homou (ensemble) et logos (la parole, la structure, le sens). En emoi signifie littéralement « en moi ». C'est ici que se trouve le génie de la langue et le contresens des traductions classiques. Homologeô, traduit souvent par "confesser" ou "se déclarer pour", signifie littéralement « dire la même parole », « être en parfait accord de sens », « résonner à l'unisson ». C'est une syntonisation. De plus, le grec n'utilise pas un complément d'objet direct ("quiconque me confessera"), mais la préposition ἐν (en) : « quiconque dira le même Logos en moi ». Ce n'est pas une déclaration extérieure ou idéologique (« Je dis publiquement que Jésus est mon maître »). C'est le fait d'avoir sa parole et son être enracinés à l'intérieur du flux de vie de Jésus. C'est faire un avec son Logos.
ἔμπροσθεν τοῦ πατρός μου τοῦ ἐν οὐρανοῖς (emprosthen tou patros mou tou en ouranois) Nous retrouvons la formule du Notre Père. Le "Père dans les cieux" est la Source invisible de tout l'être. Être manifesté "devant" cette Source, c'est voir sa propre réalité humaine pleinement introduite et reconnue dans la dimension de l'éternité et de la clarté absolue. Le rayonnement qui a commencé humblement sur la terre face aux hommes trouvera son écho et sa consécration directe au cœur même de la Source.
7: (Matthieu 10:34).
« Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée »
" Μὴ νομίσητε ὅτι ἦλθον βαλεῖν εἰρήνην ἐπὶ τὴν γῆν: οὐκ ἦλθον βαλεῖν εἰρήνην, ἀλλὰ μάχαιραν."
Μὴ νομίσητε ὅτι ἦλθον (Mê nomisête hoti êlthon) Verbe nomizô (νομίζω), issu de nomos (νόμος : la loi, la coutume, l'usage, la norme). Traduit par "ne pensez pas". Mais la racine nomos apporte une nuance bien plus précise : « Ne vous installez pas dans la croyance commune », « Ne faites pas de mon action une règle de confort ou une convention établie ». Jésus brise d'emblée le nomos, c'est-à-dire le consensus social tiède et les attentes toutes faites de ses auditeurs
βαλεῖν εἰρήνην ἐπὶ τὴν γῆν (balein eirênên epi tên gên), Verbe ballô (βάλλω : jeter, lancer avec force, projeter) et eirênê (εἰρήνη : la paix). Balein : Traduire par "apporter" est beaucoup trop doux. Le verbe ballô (qui donne balistique) signifie jeter violemment, semer à pleine main, catapulter. Eirênê : C'est le mot grec pour la paix. Mais sous le grec de Matthieu, il y a le concept hébreu de Shalom. Le Shalom, ce n'est pas simplement l'absence de guerre ou le calme plat ; c'est la plénitude, l'harmonie totale, Cependant, dans le monde romain de l'époque, il y a une autre paix : la Pax Romana, une paix imposée par la force, le silence des opprimés, le compromis avec l'injustice pour maintenir l'ordre social. Jésus dit : « Je ne suis pas venu catapulter sur la terre (epi tên gên) cette fausse paix du statu quo, ce calme superficiel des cimetières. »
οὐκ ἦλθον βαλεῖν εἰρήνην, ἀλλὰ μάχαιραν (ouk êlthon balein eirênên, alla machairan) C'est le pivot absolu du verset. En grec ancien, il existe deux mots principaux pour désigner une arme blanche : La rhomphaia (ῥομφαία) : La grande épée de guerre, le glaive militaire lourd destiné à tuer, à décapiter, à mener les batailles. La μάχαιρα (machaira) : Ce n'est pas une épée de guerre. C'est un glaive court, un poignard, ou encore un couteau sacrificiel, un scalpel. En choisissant délibérément le mot machaira, Jésus change totalement de registre : Le scalpel du chirurgien : La machaira est l'outil qui sert à couper pour inciser l'abcès, à séparer les tissus sains des tissus gangrénés. Le Logos de Dieu agit comme une lame qui vient trancher les illusions, les faux-semblants et les hypocrisies. L'instrument de la séparation (la crise) : La machaira introduit une ligne de partage. Elle oblige à choisir. Immédiatement après ce verset, Jésus explique que la machaira va diviser les familles (le fils contre le père, la fille contre la mère). Pourquoi ? Parce que le "rayonnement collectif" dont nous parlions exige une adhésion libre de la conscience. Cela brise les solidarités claniques automatiques, les fusions psychologiques et les dépendances aliénantes.
Traduction réelle : La machaira de Jésus est l'instrument de la crise (au sens grec de krisis : le tri, le jugement, la séparation). C'est le refus absolu de la tiédeur. Pour qu'une véritable harmonie (Shalom) s'établisse, il faut d'abord que le scalpel de la vérité coupe les structures de mensonge qui lient les hommes entre eux. Jésus signe l'acte de décès de la passivité religieuse et politique. La tentation permanente des opprimés est d'entrer dans une complicité passive avec le système qui les domine, pour maintenir une apparente sécurité. C’est le « confort de l’esclave ». En disant qu'il jette la machaira, Jésus refuse ce compromis tiède. Le scalpel vient inciser la chair de l'Empire. Il rappelle que le spirituel n'est pas un opium pour aider à supporter la servitude en attendant l'au-delà, mais une force d'insurrection intérieure. Le Logos exige des sujets qu'ils redeviennent des consciences debout.
8: Aparté sur le terme “Fils de l’homme”
“ Κύριος γάρ ἐστιν τοῦ σαββάτου ὁ υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου”
“Car le Fils de l'homme est maître du sabbat. “
En araméen (la langue de Jésus), on dit Bar Nasha. En hébreu, Ben Adam. Cela signifie simplement « un être humain », « un fils de la race humaine » En l'utilisant, Jésus rappelle d'abord son ancrage absolu dans l'immanence et le réel : il est un homme parmi les hommes, solidaire de toute la condition humaine, sans privilège de caste ou de pourpre romaine.
Dans la vision de Daniel, les empires oppresseurs (Babylone, la Perse, la Grèce, et implicitement Rome) sont représentés sous la forme de bêtes monstrueuses Et soudain, Daniel voit venir sur les nuées du ciel comme « un Fils d'homme » (Bar Nasha). À ce Fils d'homme est remise la basileia, Si l'on prend le sens littéral (l'être humain) : C'est le coup de génie dialectique. Jésus est en train de dire : « L'être humain est plus important que l'institution du Sabbat. » Le Sabbat était la loi la plus sacrée du judaïsme, le cœur de l'alliance. Les scribes en avaient fait une structure aliénante où l'homme était au service de la règle (interdiction de cueillir du grain pour manger, de guérir, de marcher plus d'une certaine distance). En déclarant que le Fils de l'homme en est le maître, Jésus remet la pyramide sur sa base : C'est l'être humain concret (Bar Nasha) qui est le souverain (Kyrios) et le but final de toute structure, et non l'inverse.
9: (Matthieu 12:28)
« Mais si c’est par l’Esprit de Dieu que moi je chasse les démons, alors le royaume de Dieu est venu jusqu’à vous. »
Εἰ δὲ ἐν πνεύματι θεοῦ ἐγὼ ἐκβάλλω τὰ δαιμόνια, ἄρα ἔφθασεν ἐφ’ ὑμᾶς ἡ βασιλεία τοῦ θεοῦ.
Εἰ δὲ ἐν πνεύματι θεοῦ (Ei de en pneumati theou) Nous retrouvons la préposition ἐν (en) et le mot πνεῦμα (pneuma) (le Souffle, le vent dynamique). Jésus ne dit pas qu'il utilise l'Esprit comme un outil extérieur, une baguette magique. Il agit dans le Souffle. C'est son milieu de vie, son atmosphère conductrice. Il y a une immanence totale : l'action se produit parce que Jésus est syntonisé sur le flux d'énergie de la Source (theou).
ἐγὼ ἐκβάλλω τὰ δαιμόνια (egô ekballô ta daimonia) Egô (moi), ekballô (ἐκβάλλω), de ek (hors de) et ballô (jeter, propulser) ; et daimonion (δαιμόνιον). Ekballô Ce n'est pas une négociation polie avec le mal, c'est une expulsion violente, une déjection, un acte de force qui vide un espace encombré. Dans le contexte de l'époque, les démons ne sont pas seulement des entités mythologiques avec des cornes. “Ta daimonia “ Ce sont les forces d'aliénation mentale, psychologique et sociale. C'est tout ce qui parasite l'esprit humain, le fragmente, le rend fou, muet, aveugle ou passif. Le démon, c'est l'anti-Logos, la force qui colonise l'intériorité de l'homme pour lui ôter sa liberté.
ἄρα ἔφθασεν ἐφ’ ὑμᾶς (ara ephthasen eph' hymas) La particule ara (ἄρα : donc, par conséquent, de toute évidence) et le verbe phthanô (φθάνω : devancer, arriver de manière inattendue, surprendre, toucher). Ephthasen est un aoriste indicatif : l'action est déjà pleinement accomplie dans le réel. Le verbe phthanô implique une idée de surprise ou de vitesse : « cela vous a pris de court », « c'est déjà là avant même que vous n'ayez eu le temps de le réaliser ». La préposition eph' (epi : sur) montre une force qui descend et enveloppe le collectif (hymas : vous).
ἡ βασιλεία τοῦ θεοῦ (hê basileia tou theou) Nous retrouvons la basileia. Note que Matthieu, qui utilise d'habitude l'expression "Règne des cieux" par pudeur juive, utilise ici exceptionnellement le mot θεοῦ (theou), de Dieu. Pourquoi ? Pour faire le lien direct, l'étincelle avec le pneumati theou du début de la phrase.
Traduction réelle : “Expulser hors de l’homme (ekballô) ce qui l’aliène et le fragmente (daimonia) par la puissance du souffle invisible du divin (en pneumati theou), nous constatons que le rayonnement divin nous enveloppait déjà en germe (ephthasen eph' hymas hê basileia) ” Jésus nous dit de regarder le réel. Là où l'homme est libéré de ce qui le détruit, ce qui l’aliène, ce qui le sépare de son être générique, le Ciel est sur la Terre car le ciel n’est rien d’autre que la terre, l’un est le tout. “ La basileia n'est pas une promesse pour l'avenir, elle n'est pas un concept théologique : elle se mesure à ses effets de libération concrète. Si un être humain est arraché à sa passivité, à sa folie, à son aliénation, et qu'il retrouve sa pleine conscience et sa dignité d'homme debout (le Fils de l'homme), c'est la preuve physique que le champ de force, le rayonnement collectif du divin, a brisé la distance et est en train d'innerver la terre.
10: (Matthieu 12:50)
Ὅστις γὰρ ἂν ποιήσῃ τὸ θέλημα τοῦ πατρός μου τοῦ ἐν οὐρανοῖς, αὐτός μου ἀδελφὸς καὶ ἀδελφὴ καὶ μήτηρ ἐστίν
« Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-ci est mon frère, et ma sœur, et ma mère. »
τὸ θέλημα (to thelêma) : La Volonté, En grec ancien, c'est le désir profond, l'élan vital, l'intentionnalité première. Le verbe associé, ποιήσῃ (poiêsê), vient de poiéô (qui donne poésie), signifiant créer, fabriquer, engendrer, donner corps. Faire le thelêma », ce n'est donc pas se soumettre, c'est devenir l'artisan du désir divin. C'est incarner activement
τοῦ ἐν οὐρανοῖς (tou en ouranois) : Les Cieux. Nous retrouvons le pluriel substantivé. Les cieux ne sont pas un lieu géographique lointain. C'est la dimension de l'Invisible, de l'Inconditionné, la clarté de l'Unité première. Dire que le Père est ἐν οὐρανοῖς (dans les cieux), c'est affirmer que sa paternité n'est pas charnelle, locale ou restrictive. Elle est la source universelle et infinie. Par conséquent, se relier sur le Père qui est le tout du monde, c'est s'arracher aux déterminismes terrestres, géographiques et familiaux pour entrer dans une dimension universelle.
Pour comprendre la radicalité de Jésus, il faut se défaire de notre vision moderne de la famille nucléaire. Dans l'Antiquité méditerranéenne et sémitique, la famille est l'oikos : un clan fermé, une structure économique, religieuse et politique rigide, régie par l'autorité absolue du patriarche. le clan est le lieu de l'aliénation suprême pour l'individu : C'est une solidarité automatique et inconsciente, fondée sur le sang (la biologie) et non sur le choix conscient de l'esprit. C'est la passivité absolue de l'être. En disant que sa famille est à l'extérieur et en désignant ceux qui l'écoutent, Jésus utilise la μάχαιρα (machaira), le scalpel sémantique dont nous parlions. Il tranche le lien du sang. Il refuse que la biologie ou la tradition dictent ses relations et son identité.
ἀδελφὸς καὶ ἀδελφὴ καὶ μήτηρ (adelphos kai adelphê kai mêtêr) frère, sœur et mère. Il reconstruit une parenté complète, mais une parenté consciente désaliénée. Le frère et la sœur : C'est l'horizontalité absolue. Dans le clan antique, il y a le droit d'aînesse, la domination masculine. Ici, le frère et la sœur sont mis sur le même plan. C'est une communauté de pairs, de compagnons de route. La mère : C'est la dimension de la gestation. Quiconque incarne le désir de la Source devient capable d'engendrer le Logos dans le monde. Tu n'es plus seulement le fils de quelqu'un, tu deviens la mère du mouvement de la vie.