C’est l'une des névroses les plus tenaces de ce qu'il faut bien appeler le communisme académique. Penser la critique comme un objet séparé du tout. Le diagnostic saute aux yeux : Lorsqu'ils écrivent textuellement : « À l'heure tragique de la quasi-disparition des luttes ouvrières autonomes [...] il ne nous reste comme principale arme de lutte que celle de la critique », ils actent la séparation absolue entre la théorie et le mouvement réel. Le communisme cesse d'être la praxis de dépassement du capitalisme pour devenir un conservatoire de la pensée radicale. Le site se présente comme une entreprise de retransmission, d'archivage, de traduction. Certes, l'effort d'édition est louable, mais il est subordonné à une logique de collectionneur et de technicien.
Marx, Bordiga, Pannekoek ou Camatte y sont traités comme des chefs-d'œuvre esthétiques dont on admire le contrepoint théorique. Le communisme n'est plus, comme le définissait Marx dans L'Idéologie allemande, « le mouvement réel qui abolit l'état de choses existant », mais une histoire des idées pour initiés, une technique critique utile à l’analyse des objets du présent qui demande à être critiquée. Ils font circuler la valeur d'échange intellectuelle de la critique là où le matérialisme dialectique exige de traquer le mouvement de la vie sous les concepts.
Chez Matériaux critiques, la critique devient alors un objet de séparation. Le capital est sujet auto-déterminant qui se particularise dans des catégories objectives nécessaires à sa valorisation et qui lui permet de se reproduire, l’universalité s’accomplit dans l’individualité objective. Autrement dit, le mouvement de la critique n’est pas séparé du mouvement réel. Quand Matériaux critique dit :qu'en l'absence de luttes, « il ne reste que la critique », ils précisent alors qu’ils n’ont rien compris à la dialectique historique, on retourne ici au matérialisme contemplatif de Fueurbach que Marx fustigeait. La critique qui se sépare de la pratique-critique cesse de s’inscrire dans le devenir communiste. Elle devient un produit de consommation pour intellectuels radicalisés en dépression narcissique. L'analyse devient son propre but. On analyse plus le capitalisme et ses catégories de l’aliénation pour les renverser dialectiquement, individuellement et collectivement, on analyse pour préciser qu’on a compris pourquoi le capital a besoin du salariat, de l’état et de l’argent. C'est une posture de spectateurs lucides du désastre, non d'agents de la transformation historique.
Le travail de la critique communiste n’est pas de se positionner en dehors du mouvement réel et des contradictions de notre temps depuis une tour d’ivoire numérique en attendant que le prolétariat lise un PDF en ligne. La tâche de la critique c’est de lier la pratique à la théorie pour comprendre que la révolution est autant intérieur qu’extérieur car, dialectiquement, c’est parce que le stade de développement du capital en crise finale métastasée de décomposition, rend nécessaire le réveil collectif de la vieille taupe communiste. La théorie doit féconder le quotidien aliéné, elle ne doit pas le fuir. Ces groupes font de la critique un exercice de style ; nous devons continuer à en faire la trajectoire de reconquête de notre être générique.
Matériaux critiques a substitué la dynamique vivante de l’émancipation humaine par un fétichisme du concept de salon. Ils manient les catégories de Marx (subsomption, valeur, capital fixe, baisse du taux de profit) avec la précision froide d'un ingénieur autopsiant une machine en panne, mais ils oublient pourquoi la machine doit être détruite. La critique devient une fin en soi, une scolastique auto-suffisante.
Chez Marx, les catégories économiques ne sont pas des choses ou des lois dont la critique doit déterminer mathématiquement le devenir auto-abolitionniste, ce sont d’abord des rapports sociaux aliénés. Parler du Capital sans introduire ce que justement il détruit, c’est jouer le jeu du capital. On critique la forme sans jamais parler du fond.
L’homme est en lutte permanente pour sa liberté générique créatrice, il veut pouvoir produire librement, si on évacue le sujet, l’homme de l’équation, on enlève à la dialectique ce pourquoi elle est dialectique, le « dia »-logue incessant entre le capital, production aliénante de l’homme qui agit sur lui-même de manière étrangère, bien qu’il soit produit par lui, et le prolétariat en devenir de radicalité. On sombre alors dans une critique structuraliste stérile, ce qui supprime toute la radicalité du message révolutionnaire de l'appel à la transformation chez Marx.
Pour Marx le communisme n’est pas une simple manière différente de produire et de distribuer ce qui a été produit, c'est « l'appropriation réelle de l'essence humaine par l'homme et pour l'homme [...] le retour complet de l'homme à soi-même en tant qu'homme social ».
La critique de Matériaux critiques, en refusant de positionner le devenir de cette praxis libre dans le communisme, évacue le contenu même de la liberté. Ils sont incapables de penser le saut qualitatif et la critique devient donc stérile et totalement pré-digérée par le capital.
La radicalité, au sens étymologique, c'est prendre les choses par la racine, et pour l'homme, la racine, c'est l'homme lui-même. Un texte peut être d'une immense érudition terminologique, s'il ne formule pas clairement la trajectoire de destruction des médiations aliénantes (l'argent, l'État, le salariat ) il reste dans la négation abstraite. Il critique le monde existant mais ne pose pas le principe de son dépassement réel.
Matériaux critiques n’a de critique que le nom, puisque la critique radicale EST radicale parce qu’elle annonce clairement ses intentions et sa trajectoire, l’abolition TOTALE du capital et de tout ce qui le valorise, l’État, l’argent, la politique, le salariat, elle appelle au retour de l’être face à la dictature échangiste de l’avoir, la critique peut être d’une grande technicité, si elle ne parle pas de l’être, elle n’est qu’une science comme une autre qui ne produit rien d’autre que l’infini sommeil aliéné de l’homme scolastique devant son petit livre ou son petit écran.