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Dialectique du football

Essai sur le football comme fait social total, incompris de Marcel Mauss.

Le caractère fondamentalement tautologique du spectacle découle du simple fait que ses moyens sont en même temps son but. Il est le soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la passivité moderne. Il recouvre toute la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre gloire
G. Debord — La Société du spectacle, thèse 13
La guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens
C. von Clausewitz — De la guerre, livre I, chapitre 1
L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir
G. Debord — La Société du spectacle, thèse 30
Le capital est du travail mort, qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce davantage
K. Marx — Le Capital, livre I, chapitre VIII
Le vrai est le tout. Mais le tout n’est que l’essence qui s’accomplit par son développement
G.W.F. Hegel — Préface de la Phénoménologie de l’esprit

D’un coup d’œil, Messi cartographie la position de chaque défenseur et coéquipier puis réclame et reçoit le ballon, accélère après un contrôle élégant, sa première feinte efface le défenseur le plus proche, la seconde le met en position de frapper, son instinct sait déjà et aussitôt la balle prend le gardien à contre-pied pour se loger dans le petit filet opposé, la foule est en liesse, l’Argentine vient de marquer le but de la victoire après pourtant avoir été menée au score dans les ultimes minutes.

Le spectateur ne regrette pas d’être au stade ou devant sa télé, il a vu au bout d’un suspense insoutenable et d’un scénario impensable quelque chose de beau, un savoir-faire hors du commun, une technique parfaite, un geste épris de liberté qui le galvanise et le rend proche de son voisin dans les tribunes ou le bistrot, qu’il ne connaissait pourtant pas avant la rencontre, au point de l’embrasser exactement comme toutes les personnes autour de lui pendant que le commentateur commente et ne s’y trompe pas en concluant sur le fameux « Que d’émotions»

Voilà donc le football tel qu’il est apparu et résumé ainsi dans le cœur de son essence, un stimulus pour déclencher une réaction psychophysiologique soudaine, intense et de courte durée. Ce stimulus est venu raviver en chacun de nous un désir humain pour le geste, son efficacité, sa beauté, sa liberté et sa communion précisément là où nous n’avons pourtant jamais été aussi déshumanisés. C’est bien dans l’énigme de cette contradiction que réside la dialectique du football.

Si on se demande pourquoi le football est devenu un tel spectacle mondial que Marcel Mauss qualifie de fait social total, c’est en premier lieu son caractère universel (contrairement par exemple au rugby qui reste malgré tout un sport régional) car il s’agit du sport le plus simple à pratiquer puisque un ballon suffit pour mettre en mouvement une dizaine de gamins partout dans le monde et ce n’est pas pour rien que l’on assiste à des matchs de football intenses dans toutes les cours de récréation où l’on reproduit les gestes des champions à une époque où Messi, Mbappé et Haaland ont remplacé Ulysse, Hercule et Thésée.

À cela, nous pouvons aussi faire remarquer que le geste sportif est socialement et culturellement valorisé contrairement à celui par exemple de l’artisan pourtant plus utile car si son geste crée en effet immédiatement une valeur d’usage, il ne sera jamais un héros adulé car la mort n’y est pas présente. Au contraire, dans le geste du sportif, elle est permanente même sous une forme symbolique. Le sport et le football miment la guerre, le perdant c’est celui qui est vaincu et tué comme l’image du sportif mis à mort médiatiquement après une défaite, et c’est précisément cette fonction qui permet cette unité collective mise en avant par les médias lors de chaque compétition majeure comme la Coupe du monde. Nous conclurons sur les fins de ce spectacle mais avant ça, revenons sur les origines du football.

À l’ère industrielle, se développe en parallèle le sport et l’émergence de clubs de football qui s’institutionnalisent, là où l'industrie est la plus avancée, en Angleterre, dès 1863 puis émerge en France, qui rattrape peu à peu son retard industriel, au Havre de par sa proximité et la venue des dockers anglais faisant, pour la petite histoire, du HAC* Aujourd'hui, le club doyen né en 1872, des clubs français. En cette fin du XIXe siècle, d’autres sports se développent et des championnats nationaux, puis internationaux apparaissent et même de grandes compétitions mondiales comme les Jeux olympiques.

Cela pourrait être perçu comme un hasard mais ces valeurs du sport que l’on ne cesse de nous vanter et notamment celle des sports collectifs et du football sont étrangement liées à l’industrie avec sa division du travail, sa technique et sa logique de performance. Nous assistons à la matérialisation concrète de la contradiction entre le travail mort et le travail vivant qui doit s’universaliser jusqu’à atteindre l’entièreté de la formation sociale et la vie du prolétaire. Les jeux d’antan où tout un village vivait la légèreté de la manifestation de leur être dans les amusements délibérés et sans autre but que la joie du vivre ensemble ont soudainement fait place à un sport où la codification a dominé la spontanéité et l’enjeu du jeu.

C’est bien dans ce syllogisme où les logiques de rendement sont venues marquer l’individu à travers le football que le capital peut asseoir sa domination sur les hommes et assurer la reproduction de son élargissement idéologique là où émerge sous son règne, des passions nouvelles et où l’élan vers le beau se confond désormais dans le divertissement.

La contradiction majeure est celle du beau geste face à l’obligation de résultat. Tout comme dans l’industrie, le geste de l’artisan devenu majoritairement ouvrier, doit être efficace et productif, mis en mouvement par des machines et une organisation réglée du travail. Au football, tout est calculé sur les mêmes principes, la tactique et les joueurs professionnels sont formatés dans des choix de jeu qui ne leur appartiennent plus et seul le champion, le joueur qui est capable de faire la différence peut s’extraire de ce mécanisme, permettre dans un moment imprévisible de vie et de grâce, la levée des foules et préserver ainsi en apparence le jeu et l’humain.

Et si tous les cris qui accompagnent cet instant manifestent l’extase des prolétaires dans une ode à la liberté et la joie, ils ont en réalité assisté à la même dévoration de leur être au travail, contemplés la subordination du héros en vie à la mort comme le travail vivant l’est face aux machines.

Le jeu se nie lorsque le geste est jugé inefficace et le joueur mis au banc des accusés. Ce n’est toujours pas un hasard, si le joueur qui s’inscrit uniquement dans le jeu ne réussit jamais vraiment sa carrière même si son talent est incontestable à l’image de Hatem Ben Arfa et ses dribbles incessants qui ont eu le tort de n’avoir d’autre fin qu’eux-mêmes, tandis que celui qui soumet son inspiration à la froideur de la performance deviendra le grand joueur adulé par tous comme Haaland que l’on a fini par appeler « le cyborg ».

Ne nous trompons pas non plus car Ben Arfa n’est pas pour autant un révolutionnaire par son amour du dribble puisqu’il est parfaitement adéquat au consommateur inconséquent centré sur sa petite personne comme le révèle son individualisme sur le terrain, pur produit, davantage que celui des centres de formation pour footballeurs, du capitalisme émancipé et dévastateur où plus aucune institution capable de fédérer massivement des sentiments d’appartenance collective ne peut désormais l’entraver dans son procès d’atomisation des individus.

Le football est bien un fait social total qui réunit en son sein, les logiques de la production et de la circulation qui se cristallisent dans les âmes en fonction de leur seuil de développement et des sensibilités de ces dernières.

Finalement, l’exploit de Marcel Mauss, borné par les catégories de l’anthropologie est d’avoir réussi à faire parler Marx et Hegel de football car son concept n’est ni plus ni moins l’expression entravée du concept de la totalité historique dont il n’a jamais pu en saisir ni le mouvement, ni la substance.

Le football est donc cet acte de détournement de la beauté du geste, de l’ingéniosité du produire et de la joie humaine mis en scène dans un spectacle mondial au service de la logique marchande et de la continuation de la politique par un autre moyen. Les masses sont de cette façon transcendées par la production d’une unité fictive au moyen de compétitions reproduisant la guerre et la passivité du spectateur ému qui figé dans le suspens de son scénario, et l’éclat de ses représentations ne risque désormais plus rien, y compris de transformer sa propre vie.

« Tout ça c’est dégueulasse, c’est de la merde. »

Hugo
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