Aletheia
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Les pathologies du capital chez l’enfant

Les troubles mentaux existent-ils ? Comment positionner le TDAH, le TOP, l’enfant hypersensible au regard de la critique radicale sous mode de production capitaliste ?

La question serait ici mal posée si elle s’arrêtait à l’immédiateté suivante : « mon enfant est-il atteint de TDAH ? ». Comme toujours la critique communiste se positionne en dehors du champs de la séparation, c’est-à-dire qu’elle reconnaît le mode de production capitaliste comme sujet auto-déterminant et que donc chaque particulier est un sujet à démystifier donc à relier à la totalité qui s’est déployée en elle et qui n’a d’existence qu’en tant qu’elle valorise le procès du capital en mouvement, autrement dit, il n’y a pas de troubles mentaux point, il y a des troubles mentaux du capital en mouvement, qui, dans sa trajectoire aliénatoire, dans un contexte économique et social propre à son développement situé, a rendu nécessaire l’émergence de cette manifestation pathologique sous ce nom là, ces catégories pathologiques ne surgissent pas d’un néant biologique, mais d’une logique propre au stade de développement du capital, maintenant en domination réelle pleinement réalisée, où l’aliénation nous pénètre jusqu’aux formes les plus précoce de l’activité humaine.

Le capital en tant que sujet auto-déterminant ne se contente pas de produire des marchandises et d’extraire de la plus value, il produit aussi nécessairement les formes subjectives dont il a besoin pour sa reproduction. Parmi ces formes nous trouvons la pathologisation généralisée de l’enfance. Le capital en se déployant impose sa forme à toutes les catégories qui le font vivre, y compris les plus intimes, celle de l’enfance. Ce qui devrait être un être libre, dans un spontané développement de l'être générique, devient un moment de contradiction entre la singularité vivante de l’enfant et l’universalité abstraite exigée par la valeur.

Qu’est-ce que le trouble ? Quel contexte historique ? Pourquoi ici et pas ailleurs ?

Marx dans les manuscrits de 1844 explique que l’homme, dans le processus du travail, voit sa production lui échapper, lui devenir étrangère, son activité imposée le dépossède de sa liberté générique, sa production ne lui appartient pas, il ne se réalise pas en tant qu’homme libre dans son travail mais s’y nie.

L’enfant, dans les communautés de l’être apprend par expérimentation directe en observant l’adulte dont il n’est pas séparé, à partir des mouvements, des jeux, des explorations sensorielles et corporelles il apprend, comprend et conscientise sa production, le temps n’existe pas pour lui dans le sens où son rythme est guidé par le rythme du groupe, sa curiosité générique est elle même en infini stimulation car il est en relation directe, non médiée, avec le monde qui l’entoure, il n’y a pas la nature d’un côté et son être de l’autre, la nature est une partie de lui-même tout comme il est lui-même une naturalité consciente, et à travers des activités collectives, où les adultes et les enfants participent tous ensemble, il n’est jamais en manque d’accompagnement, d’amour et de production désirante.

L’école du capital aliène l’enfant qui se retrouve séparé de son être générique au même titre que l’adulte l’est également dans son activité de salarié, l'enfant qui résiste à cette aliénation, qui bouge, qui refuse d'obéir, qui ne peut pas rester attentif à quelque chose qui ne l'intéresse pas, est l'enfant dont l'être générique résiste le plus fortement à la subsomption.

Digression étymologique

Le mot école vient du latin schola qui est un emprunt du grec, il désigne d’abord le loisir, lieu d’enseignement, mais la racine grec σχολή (skholḗ) est un dérivé du mot ἔχω (ékhō) qui veut dire “avoir, retenir” et dans certains emplois intransitifs “s'arrêter, se retenir, être en repos ». Le préfixe σ- est une forme figée issue de l'ancienne préposition *se- (réflexivité, séparation), on retrouve ce sens profond du mot école dans la sève linguistique proto-indo-européenne avec la racine *seǵʰ- « tenir, maîtriser, avoir » ainsi qu’en Avestique : Hazah- « violence, forcer ». L’étymologie nous apprend donc que l’école est, par essence, une séparation qui se meut dans l’avoir et le retenir castrateur où l’enfant n’a donc aucune mobilité qui lui serait propre, l’école est donc un environnement stérile antithétique à sa jouissance générique visant à maîtriser ses émotions, à mettre en repos sa production désirante et sa distinction individuelle afin de le forcer à s'homogénéiser indistinctement dans les galeries marchandes du salariat.

L’enfant dans le royaume de la séparation

Tout d’abord il faut positionner la séparation de l’enfant et du parent comme moment historique charnière, pendant des millénaires, l’enfant dès qu’il était en âge de participer à la production de groupe, accompagnait les parents et la communauté dans un élan radical de production communeuse où il apprenait en imitant l’adulte et en participant à toutes les activités de groupe, il n’y avait pas les parents au travail et l’enfant à l’école, l’enfant n’était donc pas séparé de ses parents ni du groupe. Avec le salariat et l’école, l’enfant, qui aurait dû vivre dans un intérieur familial d’amour et de grandissement, est projeté de force dans un extérieur abstrait dont il ne comprend ni le sens ni la direction, cet extérieur devient son nouvel intérieur et il projette donc le foyer comme nouvel extérieur en opposition à son nouvel intérieur falsifié (l’école), tout s’inverse donc dans les perceptions de l’enfant qui n’a aucune arme pour comprendre ce mouvement.

Simone Weil, dans L’Enracinement, dit : « L’éducation actuelle contribue puissamment au déracinement. Elle arrache l’enfant à son milieu naturel, à sa tradition, à son métier possible, pour le jeter dans un univers abstrait, uniforme, où il devient un atome interchangeable. » et encore : « L’école transforme toute difficulté, toute singularité, toute résistance en un défaut de l’enfant qu’il faut corriger, punir ou soigner. Elle refuse de voir que cette résistance peut être une réaction saine face à une violence faite à l’âme. »

L’enfant, comme classe à part dans le procès de production

Sous mode de production capitaliste l’enfant est vu comme une catégorie sociale à part, séparée. Afin de reproduire sa dynamique de valorisation, le capital, depuis la révolution industrielle des enclosures, a déporté le prolétariat en devenir de la ferme à l’usine, le futur ouvrier qu’est l’enfant se voit donc dans l’obligation d’apprendre les disciplines de la division de l’usine du capital dans les savoirs séparés scolaires qui ne sont que des manières de faire de l’enfant une unité mathématique servile propre à reproduire son aliénation à l’infini en récitant les diverses messes de la valeur marchande. Le capital a besoin d’une main d’œuvre disciplinée, le futur ouvrier doit se mouvoir dans l’aliénation du salariat et du monde du travail de manière horizontale sans possibilité de critique verticale, il doit donc obéir aux instructions et concevoir sa place dans le système marchand comme une normalité qui a toujours existé et qui existera toujours…

C’est là que se positionne l’école comme structure historiquement liée à la production du travailleur salarié, non comme complot mais comme nécessité objective fonctionnelle du mode de production capitaliste. Elle transmet la dépendance à l’institution, à l’État qui devient pour l’enfant un horizon indépassable totalement éloigné de son histoire réelle. L’école ne transmet pas LE savoir mais UN savoir déterminé par le mode de production en vigueur, le capital, un savoir qui vient d’en haut (le manuel, le professeur), la valeur de l’apprentissage se mesure à sa certification (le diplôme) nous n’apprenons pas pour reproduire les besoins humains dans une naturalité vive et radicale mais pour être employable dans le spectacle gluant du salariat fétichisé. L’éducation scolaire n’apprend qu’à travailler pour une récompense extérieure abstraite sous la forme de promesse de futur travail et salaire, à craindre, car il se pourrait que l’enfant, s’il ne réussit pas son parcours scolaire, se retrouve au chômage, on lui apprend à rivaliser avec les autres, on fabrique donc chez lui de la peur et de la vanité, l’enseignement, comme disait Simone Weil, est une machine à fabriquer des esclaves consentants.

L’enfant qui résiste à l'école ne résiste pas seulement à un apprentissage, il résiste à l'intériorisation des rapports de production capitalistes. Et cette résistance, au lieu d'être lue comme telle, est pathologisée.

La chimère psychologique et psychiatrique

La psychiatrisation de l’enfant n’est pas une erreur de parcours, c’est une forme de valorisation du capital, une catégorie logique à son déploiement, le capital produit l’école et donc des conditions scolaires qui sont inadaptées au rythme naturel de l’enfant dans le développement de ses sens et de ses désirs, l’enfant développe alors des comportements qui entrent en résistance (agitation, inattention, opposition) avec sa scolarité, comportements qui ne sont que la négation de l’anti-naturalité que représente l’école qui attend de l’enfant qu’il soit un atome indistinct et servile, ces comportements déterminés sont définis par la médecine du capital comme des pathologies à traiter (TDAH, TOP, hypersensibilité), la pathologie appelle un traitement pharmaceutique (Ritaline, Concerta, Strattera), l’industrie pharmaceutique se valorise sur la souffrance produite par le mode de production capitaliste, la boucle est alors bouclée.

Cette dynamique d’accumulation permet au capital de produire la pathologie et de vendre des remèdes à celle-ci alors qu’il a lui-même, dans son auto-mouvement, rendu nécessaire à ce phénomène psycho-psychiatrique d’émerger, le capital crée des besoins solvables et non pas des besoins humains. La souffrance n’est qu’un terrain de rentabilité possible.

Loin est ici l’idée de nier les réalités neurobiologiques, hormonales, qui parfois expliquent certains comportements, humeurs, troubles. La position matérialiste est la suivante : chaque enfant, chaque individu est doté d’un système nerveux qui est propre à sa génétique, tout comme un système hormonal qui lui est propre, cependant, le seuil de ce qui est pathologique est socialement déterminé, dans un contexte de production humaine pour les besoins humains, un enfant de sept ans “hyperactif” au champ ou à la ferme est un excellent membre du groupe, dans un contexte scolaire ou le pauvre enfant se retrouve assis sur une chaise en bois huit heures par jour à écouter un professeur professionnel de la récitation capitaliste et de la reproduction toujours plus éternelle de la servitude, il devient pathologique…

On ne demande pas à l’enfant de comprendre le rythme de l’aliénation dans lequel il doit se mouvoir mais on lui demande de se plier à des exigences qui n’ont pour lui aucun sens générique et qui s’opposent à son désir.

Les chiffres sont éloquents : aux États-Unis, les prescriptions de Ritaline ont augmenté de 700% entre 1990 et 2000, précisément la décennie de l’expansion du marché mondial et de l'intensification des exigences scolaires. Ce n'est pas une épidémie neurologique c'est une épidémie sociale aliénatoire. Le Diagnostic and Statistical Manual (DSM) de l'Association Américaine de Psychiatrie est l'outil de cette normalisation. Il est ici important de souligner que: le DSM n'est pas un catalogue de maladies naturelles découvertes, c'est un consensus social sur ce qui dérange, dévie, un jugement de valeur ou tout ce qui ne rentre pas dans les cases construites par l’encasernement du capital dans son mouvement d’auto-production d’êtres subordonnés, malléables, à l’écoute, soumis et obéissants, doit être soigné, médicalisé ou pire, enfermé…

Ainsi ces troubles ne sont pas des pathologies cachées depuis des millénaires dont nous n’aurions pas eu connaissance plus tôt, non, ce sont des pathologies sociales propres au mode de production capitaliste et son mouvement de division et de séparation, le capital ne peut laisser l’enfant librement se développer à son rythme, il doit le formater, l’écraser, le modeler, le normaliser, d'homogénéiser, le médicaliser pour en faire un futur sujet productif dans l’usine globale.

La solution proposée par le capital (parcours psychologique, médication) est une fausse sortie qualitative, elle ne supprime pas l’aliénation, elle ne permet pas à l’enfant de se situer dans cette trajectoire historique des aliénations afin que de son en soi premier, l’enfant devienne un pour soi qui fera retour à soi afin d’être en capacité de transformation consciente dans son devenir historique, elle gère la misère… elle la rend plus “supportable”, elle la rend invisible, un pansement sur une plaie béante qui ne se referme jamais.

La critique radicale sait que le capital et ses formes : salariat, école, sont des étapes dans son procès général de caducité, mais le capital, à travers les hommes qui le reproduisent, ne se sait pas pour ce qu’il est, l’individu paumé n’a aucune idée de son devenir historique et ne peut donc pas être en position d’expliquer à l’enfant sa propre trajectoire possible d’émancipation, c’est ainsi qu’un cercle vicieux se dresse, là où les parents émancipés du dressage salarial, pourraient être en position d’expliquer à l’enfant l’historicité de l’école, de sa genèse, de sa nécessité logique à son devenir et de son lui-même dans cette dynamique, seuls des hommes broyés par le salariat de la modernité marchande se retrouvent face à eux, et sont donc bien incapables de transmettre à leurs enfants des ponts de radicalité et de conscience supérieure. Ils ne peuvent offrir à l’enfant ce que l’être générique aurait dû transmettre dès sa naissance, une compréhension de l’école comme un appareil de reproduction du capital, et de lui-même comme individu non autonome dans ce mouvement historique. L’enfant ne trouve donc nulle part un relais d’une conscience collective qui lui permettrait de situer son propre malaise dans le mouvement réel. La dialectique parent-enfant, qui devrait être le lieu d’une transmission d’amour, se brise, le parent aliéné ne peut plus servir de porte vers cette conscience vraie, et l’enfant reste donc seul face à une institution qui le formate comme futur atome narcissique vaniteux et consommateur.

C’est la dynamique du tout-pathologique de nos sociétés capitalistes modernes qui voit en chaque enfant et en chaque parent un terrain potentiellement fertile à la mercantilisation de nos aliénations où chaque “écart” comportemental sera diagnostiqué puis médicalisé. La marche en avant du capital n’a aucune limite morale puisqu’elle est elle même LA morale admise de son temps, il est donc tout à fait normal de voir chaque année de plus en plus d’enfants diagnostiqués TDAH (Trouble Déficit de l’Attention), Hyperactif, TOP (Trouble Oppositionnel avec Provocation), Hypersensible, autant de mots orwelliens qui ne peuvent qu’être saisis qu’en rapport au mode de production capitaliste qui surdétermine leur nécessaire émergence. En fausse résolution de ces pathologies capitalistes, le capital met logiquement en mouvement tout un tas de voies sans issue médicamenteuses ou psychanalytiques afin de toujours plus écraser ce désir de vivre librement.

L’enfant qui ne tient pas en place, qui pleure facilement, qui refuse l’autorité arbitraire, l’adulte qui ne supporte plus son rythme de salarié, celui ou celle qui angoisse, se voit immédiatement affublé d’un diagnostic. Ces étiquettes ne sont pas neutres, elles sont des émanations logiques des contradictions internes du capital en crise. Toute singularité, toute spontanéité, tout rythme propre qui ne se plie pas immédiatement à l’homogénéisation de l’indistinction marchande devient un problème à résoudre, le capital exige et banalise des individus standardisés, productifs, consommateurs dociles, adaptables et serviles afin de toujours plus évacuer la seule issue possible qui n’est rien d’autre que l’émancipation du capital comme rapport social aliénatoire.

Ces pathologies ne surgissent pas du néant, elles sont le produit de contradictions matérielles internes du mode de production lui-même, le capital a besoin d’une force de travail flexible et à la fois il broie l’être générique humain, sa capacité à produire librement et vivre à son propre rythme. le TDAH de l’enfant, la dépression, l’hypersensibilité ne sont donc pas des troubles individuels à traiter mais sont la manifestation concrète de l’aliénation la plus achevée, celle où le capital a réussi à transformer la vie elle-même en marchandise et où toute déviation par rapport à la norme productivité-consommation devient une anomalie à corriger chimiquement. La médicalisation généralisée est donc un mécanisme de contrôle typique de la domination réelle du capital : elle transforme une contradiction sociale objective en problème individuel, biologique, chimique. Elle empêche que la souffrance soit comprise comme ce qu’elle est réellement : la manifestation de l’écrasement de l’être générique sous le règne de la valeur d’échange.

La seule issue réelle est la suppression des conditions matérielles qui produisent cette pathologisation généralisée, l’auto-abolition du capital lui-même, et la ré-appropriation collective de notre être générique devenu conscience universelle, chez l’enfant comme chez l’adulte.

C’est pourquoi la critique radicale ne consiste pas à mieux diagnostiquer ou à mieux traiter, elle vise à montrer qu’ils sont des phénomènes liés au stade de développement du capital comme rapport social du mauvais infini dont parlait Hegel dans la Science de la logique. La véritable guérison passe nécessairement par la transformation révolutionnaire de notre être et donc des rapports sociaux.

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