Les jalons de conscience communistes sont des passerelles critiques, ils donnent à voir les contradictions, les idéologies du monde de la représentation fétichiste du monde marchand et permettent à l’autre de, potentiellement, faire vibrer son Eros pour faire avancé qualitative, aujourd’hui ou demain. Ils permettent à tous ceux qui désirent vivre vraiment de détruire les fondements idéologiques de leur vie fausse en renversant méthodiquement tous leurs encasernements affectifs des images qu’ils ont eux-mêmes produites.
D’abord, il y a la discussion la plus immédiate, tous les jours nous discutons, donnons notre avis, partageons une opinion, on est d’accord puis pas d’accord, on argumente, quelqu’un finit par changer de sujet car la discussion ne peut pas durer plus longtemps. C’est ce qui s’est produit cet été en Août 2026 face caméra lors du débat organisé entre LO et NPA-R.
Ce débat, factuellement, n’a rien produit, personne n’en est sorti transformé ne serait-ce que légèrement avec de nouvelles contradictions à travailler et à creuser. Ils sont sortis du débat exactement comme ils en sont rentrés, avec les mêmes positions, en 50 ans de débats publiques entre LO et NPA-R, rien n’a changé. On pourrait dire que les gens sont trop bornés, on pourrait expliquer cela par le caractère individuel des gens, mais ça serait une non explication, car si ce phénomène apparaît constant alors ce n’est pas que les hommes soient plus ou moins obstinés mais que la forme de l’échange interdit l’avancé qualitative, nous verrons pourquoi.
L’interlocuteur A donne un avis puis l’interlocuteur B donne à son tour un avis, ce n’est pas un concept en mouvement, ce n’est bien là qu’un avis, chacun le tient pour sien, c’est sa propriété, c’est son bien, il le défend et ne cédera pas sans y perdre quelque chose. Si nous revenons succinctement sur la langue Grec, on s’aperçoit que deux mots viennent bien d’un seul, et la langue ne se trompe jamais, δόξα (doxa) signifie opinion et réputation, gloire.. Ce que je pense et l’estime dont je jouis sont un seul mot, ce qui nous amène à δοκέω qui veut dire à la fois sembler et paraître avec éclat, la doxa est donc la pensée en tant qu’elle paraît, le règne de l’opinion et le règne du spectacle ne sont pas deux règnes séparés qui se rencontrent par hasard, c’est la même chose et la langue le savait avant nous. Voilà pourquoi une opinion est défendue bec et ongle lors d’un débat, parce qu’elle appartient à quelqu’un, si on cède sur cette opinion on n’a pas juste l’impression de se tromper, on se dessaisit de nous-même.
Si les positions sont des propriétés, alors ce que deux propriétaires peuvent faire ensemble n’est pas dialoguer mais échanger. Or l’échange ne change pas qualitativement les marchandises, il conserve ses équivalents, rien n’est produit dans l’échange simple c’est une simple transaction. La discussion est donc stérile mais n’a pas à être moralisée, c’est juste la conséquence de la forme, un débat ne produit rien parce que la forme sous laquelle il se déroule est, structurellement, une forme qui ne produit rien. Tout protocole du débat public, télévisé ou youtubique devient alors lisible, le temps de parole égal est adéquat à l’équivalence générale abstraite échangiste, c’est la parité de la forme valeur appliqué à la parole, on parle, chacun son tour, on répond, on décompte, tout est dispositif échangiste, le débat public du capital est donc bien ce qu’il devait être.
Nous croyons donc discuter de quelque chose, du travail, de l’immigration, du salariat, de nos angoisses. Mais la forme dans laquelle nous en discutons est elle-même la forme du capital, nous échangeons des opinions comme des équivalences entre propriétaires. La discussion n’est alors pas le lieu d’où l’on parlerait du monde mais un moment du monde du capital dont elle parle.
Il manquait donc depuis le début le génitif, il ne s’agissait pas du débat comme sujet mais bien du débat du capital, une forme historique déterminée, née avec la généralisation de l’échange et qui n’a pas plus d’autonomie que les autres sujets du réel concret.
Alors d’où parlons-nous ?
Mais ce résultat peut aussi se retourner sur celui qui l’énonce, si la forme de la discussion moderne est la forme du capital et si le capital est bien cette totalité qui ne laisse aucun “en-dehors” alors ce texte ci, cette phrase ci, sont pris dans ce qu’ils prétendent critiquer. D’où parlons-nous alors ?
C’est la contradiction, et il ne faut pas la fuir car c’est bien par celle- ci que l'avancée qualitative de la conscience vraie se retrouvant elle-même est possible, il n’existe pas de position extérieure d’où la critique parlerait à l’abri. La critique n’a trouvé qu’une seule issue, trouver dans la parole ce qui n’a pas la forme de la valeur d’échange, non pas une autre manière que l’on choisirait par vertu, mais ce qui manque à la forme aliéné immédiate initiale, sa négation déterminée.
Le mot dialogue a bien une essence, son étymologie lui donne sa trajectoire historique.
Du grec διάλογος il se décompose en διά et λόγος.
διά qui nous amène au proto-indo-européen *dwis- qui veut dire “en deux” “de part en part” “jusqu’au bout” le dialogue n’est donc pas une discussion entre deux personnes mais une traversée intégrale qui doit aller jusqu’au terme.
λόγος qui ne signifie pas à l’origine “parole” mais “rassemblement” il vient de λέγω qui nous ramène à la racine indo-européenne *leǵ- qui donne au latin legere-cueillir et surtout intellegere, inter-legere, “recueillir parmi” pour Héraclite le Logos c’est ce qui tient l’ensemble ensemble, comprendre c’est donc cueillir ensemble.
Dialogue et dialectique sont le même mot. Il signifie: “séparer et rassembler”, “jusqu'au bout”. C'est-à-dire, mot pour mot, ce que nous appelons re-lier le dé-lier. Le mot “Discuter” qui vient de Discutere, de dis- et quatere veut dire “faire voler en éclats”. Le débat, débattre, de battuere qui veut dire frapper, c’est une séparation sans rassemblement, nous parlons donc aujourd’hui une langue qui a perdu la moitié du mouvement, on se nie sans se retrouver, il n’y a donc pas à s’étonner que nos discussions ne produisent rien.
Le dia-logos n’a donc pas la forme de l’échange, il a la forme de la praxis car il produit quelque chose qui n'appartient à aucun des deux, c’est la praxis qui transforme ceux qui mènent le dialogue dans l’acte même de le mener, c’est donc une pratique anti aliénatoire.
Il faut maintenant voir ce qui rend possible le débat comme aliénation du dialogue révolutionnaire,
Le capital, n’étant pas une chose fixe, il a une histoire, un développement, des seuils, et le débat que nous décrivons aujourd’hui n’est pas celui d’un village dans les années 1830 en Ardèche. Le génitif du capital ne suffit pas si l’on oublie de quel moment du capital on parle. Le capital en crise de la domination réelle produit lui-même l’ensemble des conditions de vie du tissu social, à partir de là il n’y a plus d’esprit communautaire, ni de tradition, ni de discussion qui ne soient pas reconfigurés selon les exigences de la valorisation du capital.
La crise et son seuil créent le spectacle de la représentation du débat moderne, tout comme elle produit le reste de ses mystifications. Il faut bien saisir que le capital a de l'appétit, il est accumulation de marchandise mais l’homme étant lui-même devenu une marchandise comme une autre, une marchandise inconsciente de son aliénation, il reproduit donc le capital en lui-même, il accumule des images comme des marchandises, il est lui même image car ce qu’il produit c’est son propre rapport social aliéné, il accumule les apparences, les images, les fétiches, le spectacle est bien le capital à son seuil moderne de développement, voilà pourquoi rien n’échappe au spectacle pas même le débat, la production de plus en plus soutenu de débats sur le net, de contenus, de figures, de messages polémiques accompagne le manque toujours plus béant de substance radicale, le spectacle s’emballe à mesure que que la valeur d’échange s’épuise…
Face à cette intensité crisique, nous devons positionner ce qu’est un homme humble, car seul l’humilité permet le dialogue vrai, être humble n’est pas un acte de douceur, de bienveillance ou être conciliant avec l’autre pour ne pas heurter, c’est bien l’inverse en réalité car la vraie humilité est la force de traverser sa propre négation sans s’y dissoudre, autrement dit l’homme humble qui dialogue ne voit pas sa substance se dissoudre dans l’acte d’être contredit, la substance d’un être se prouve donc dans sa capacité à traverser la contradiction sans se dissoudre. Humilité et intensité de la contradiction ne s’opposent donc pas, c’est la même chose. Celui qui nuance est déjà dans le faux, car il cherche un terrain d’entente, car il ne veut pas perdre sa propriété d’opinion, par contre, celui qui ne possède rien, n’a rien à perdre et ne voit pas d'intérêt au consensus, à la nuance et au terrain d’entente, la critique communiste ne négocie pas, car elle ne détient pas d’opinion, rien ne va périr avec elle. La recherche du consensus est bien un symptôme de propriété. Nous n’avons donc rien à perdre dans ce que nous positionnons.
Il faut ici toujours se rappeler de la phrase d’Hegel “le résultat nu est le cadavre qui a laissé la tendance derrière lui”, autrement dit, une conclusion transmise sans le parcours dialectique qui l’a produite ne transmet rien, et nous ne sommes donc plus dans le jalon communiste.
Finir un dialogue sur un accord sans aucun doute, ou questionnement en tête c’est n’avoir rien gagné du dialogue, n’oublions jamais que celui qui a vu sa position démolie a gagné la séance, un groupe ou personne n’a changé d’avis, n’a de nouveaux questionnements, n’a de nouveaux doutes depuis un an ou plus fait du spectacle avec un vocabulaire radical.
Positionnons ici quelques questionnements :
La caméra rend-elle possible le dialogue ? Devant un public ou un enregistrement, le dispositif peut interdire le mouvement du concept.
le chronomètre supprime la dialectique car il exige une durée et une égalité de temps de parole
dès que la discussion a une fonction pré écrite “débat sur tel ou tel sujet” pour convaincre, capter, ça veut dire que l’objet est instrumentalisé.
Le débat entre LO et NPA-R n’est donc pas un débat, ce n’est pas qu’ils débattent mal mais c’est que ce qu’ils font n’est pas un débat, le dialogue sans temps limité est toujours supérieur à la conférence limitée dans le temps, le texte d’autant plus, car il ne récompense jamais la riposte directe et rapide, la position y est déployé avec le temps qui lui est adéquat donc il ne produit pas le cadavre dont parle Hegel.
Le groupe ne restera pas entre lui-même, il ira dans l’extérieur, nous parlerons donc dans la rue, sur le net, au travail, en famille et peut être un jour dans un studio, il faut avoir conscience des limites propres à chacun de ces moyens d’expression ou le dia-logos est quasi impossible, mais ce n’est pas une raison de se taire, ce n’est pas non plus une raison de se mentir à soi même ou de faire semblant, ce qui change n’est pas l’opération, c’est son mode. Là où nous ne pouvons pas traverser entièrement notre interlocuteur nous pouvons cependant le “déplacer”...
Et le déplacement se fait sur l’objet lui-même, l’opinion de l'interlocuteur, comme le sujet initial qu’était le débat, nous l'avons pris, car il se prenait pour une chose autonome, puis nous lui avons restitué son génitif.
Aucun sujet n’est autonome, l’immigration, le travail, l’écologie, la GPA, la culture, l’IA, chacun nous arrive comme des sujets épars déliés sur lesquels nous devrions intervenir ou nous prononcer mais chacun d’eux est en fait un phénomène non autonome mais un particulier déterminé à qui il manque son génitif, en l'occurrence: le capital. C’est donc l’immigration du capital, le travail du capital, l’écologie du capital. Le sujet qui se propose comme autonome dissimule sa vérité, nous parlons d’immigration parce que nous sommes sous mode de production capitaliste, en domination réelle, à un seuil particulier de développement de la valeur d’échange qui fait émerger cet objet comme problème. A un autre seuil, ce problème n’en est pas un ou n’existe pas.
Le “pour ou contre” qui accompagne souvent les débats modernes sont visibles pour ce qu’ils sont, le faux dilemme est bien la forme de l’entendement dans l’espace public, il découpe le réel en tronçons et en pose un devant nous comme s’il subsistait par lui même par magie et on nous demande de le ranger ensuite, la question contient toujours la réponse puisque le débat du capital a déjà décidé de ce qui est réel.
Cependant le geste de reposer la question peut s’entendre de deux façons, et celui qui écoute peut ne pas faire la différence tout seul, ça peut être une ouverture comme une esquive intellectuelle pour celui qui écoute, on refuse donc le cadre, on ne refuse jamais de conclure et de démontrer, reposer la question n’est valide que si on en tire un positionnement construit, nette, dialectique. Si nous débattons avec la droite et la gauche, notre réponse doit être inacceptable pour les deux pôles.
Car un concept qui ne se particularise pas est vide, si l’universel par la restitution du génitif doit se montrer dans le débat, il doit donc se prouver en suivant la chaîne, chaque objet, correctement relié, conduit au suivant jusqu’à la totalité auto déterminante.
Revenons au point de départ, nous étions initialement dans un débat de comptoir d’opinion à opinion mais cette fois, tout a changé, l’avis du début qui ne produisait rien, maintenant, est devenu jalon, ce jalon se pose alors comme moment du mouvement de la totalité qui dans une parole ordinaire a rendu visible ce même mouvement.
Dans la rue, on ne peut pas tout dialectiser, il faut savoir qu’un jalon se pose, il ne pulvérise pas, celui qui retourne chaque phrase de son entourage ne peut pas produire en eux de mouvement radical, il ne produira au mieux que de l’agacement, cependant une seule chose, au bon moment, portée par le vécu et l’opinion particulière de l’autre, peut être un début de radicalité potentielle. Nous ne dialoguons pas pour vaincre notre interlocuteur, vouloir vaincre est une perte de temps, le destinataire réel reste celui qui écoute et n’a jamais entendu qu’une troisième position existe. On ne débat donc pas contre l’adversaire, on parle devant le tiers, sur l’objet. On ne dit donc pas “vous prétendez, vous dites que” mais “ce qui est dit ici” on dé-privatise la position pour sortir de la personnification de l’objet dont il est question, dé-privatiser de l’intérieur le positionnement du cadre spectaculaire est la chose du dia-logos qui y reste possible, et c’est possible. Partir du sensible pour monter au concept “je me rappelle d’une patiente qui me disait qu’elle ne retrouvait plus aujourd’hui le plaisir naturel de jouer avec un bâton au bord de l’eau de quand elle était enfant” il faut donner à voir la totalité.
Le piège du “et maintenant vous proposez quoi vous ?” viendra forcément un jour, et c'est la fonction du présentateur télé youtubique moderne. C'est le moment où l'on nous demande de nous convertir en offre sur le marché politique. Sauf que nous ne proposons rien, parce que proposer c'est se porter en gestionnaire de crise. nous ne voulons pas gérer la crise marchande, nous voulons son abolition, ce que nous montrons c'est ce qui est en train de crever, pourquoi, et ce que cela fait dans votre vie. Et tout le monde peut le vérifier, rien depuis 40 ans et plus, n’a changé ni arrêté quoique ce soit à notre misère sentimentale et érotique.
Il faut avoir conscience, qu’en domination réelle, tout positionnement radical sera repris, déformé, tronqué, retourné, c’est structurel, ce n'est pas notre affaire et la réponse n’est pas dans la prudence mais dans la clarté permanente, Marx lui même a pris positionnement en public, il a été mystifié par Lénine et tant d’autres malgré la critique du programme de Gotha, celui qui répète une formule dont il ne comprend pas la puissance ne fait que traverser le développement sans que celui ne l’ait réellement pénétré de part en part, il a donc fait de la formule un fétiche.
La critique ne peut qu’être totale, en ce sens elle n’attaque jamais un pôle sans attaquer l’autre, car le mouvement traverse toutes les particularités à critiquer, la négation totale porte ses deux faces dans le même mouvement. Ainsi, écrire sur le prolétariat européen pour dire qu’il a été remplacé par une armée de réserve du sud, sans critiquer la gauche ET la droite qui ont fait de l’immigration un fétiche, alors la critique se perd et n’est plus totale.
Comment donc se parler sans se mentir ? Car au fond le format est le format, il ne corrompt pas le propos de lui même car il n’existe, en domination réelle, aucune tribune pure, tout média est capital, et l’exigence d’une pureté est elle même une posture, ce qui corrompt, c’est la notoriété, les abonnés, le nombre d’invitation, quand ces sujets deviennent DES sujets. Le mensonge commence exactement au moment où l'on se dit que l’on gagne quelque chose dans l’opération, et il ne se signale pas par un sentiment mal vécu, mais par un signal de plaisir.
Il faut donc garder en vue le matériel, empêcher la constitution d’un personnage, comme Pierre Clastres le rappelle avec ces communautés amérindiennes qui luttent contre la constitution d’un État, le groupe communiste lui agit en fonction de ne jamais voir surgir un personnage. Pas de porte-parole, pas de signature, rien ne peut identifier les membres du groupe. L’anonymat n’est pas une modestie mais un dispositif anti spectaculaire. Il faut peut être le dire sans se mentir… mais Francis Cousin souffre de voir ses tournures de phrase devenir des fétiches plutôt que des jalons, beaucoup n’ont pas accédé au jalon mais juste à la propriété identifiable de la tournure de phrase, c’est peut être le sort de toute critique qui accepte de devenir un visage. On ne veut donc pas que nos futurs lecteurs ou auditeurs se disent “ces gars sont forts” nous voulons que les lecteurs repartent avec des questionnements qui les empêchent de penser comme avant., sans se rappeler de qui a positionné ce jalon.